Elles portent les gants trop grands, le masque qui glisse, la combinaison taillée pour une morphologie qui n'est pas la leur. Et chaque printemps, la même question revient, à peine murmurée dans les vestiaires des exploitations : « Est-ce que ça vaut vraiment le coup de se protéger, si rien n'est fait pour nous ? » La protection des femmes face aux pesticides agricoles n'est pas un sujet technique. C'est un angle mort.
J'ai passé des années à travailler avec des groupements d'agricultrices, et j'ai fini par comprendre une chose : le problème n'est pas le manque de volonté individuelle. C'est que tout l'environnement de travail est pensé pour une norme qui n'est pas la leur.
Points clés à retenir
- L'exposition aux pesticides touche différemment les femmes, notamment sur la santé reproductive.
- Les équipements de protection standard ne sont pas adaptés aux morphologies féminines.
- La loi « Duplomb » ne répond que partiellement aux réalités de terrain.
- La sensibilisation passe par la formation et la collecte de données genrées.
- Des alternatives existent : agroécologie, biocontrôle, et organisation collective.
Pesticides agricoles et femmes : une exposition silencieuse
Personne ne parle des règles qui arrivent en avance, des fausses couches à répétition qu'on attribue au hasard, de la difficulté à concevoir quand on manipule des fongicides depuis quinze ans. Et pourtant, les agricultrices sont en première ligne.
Quand j'ai commencé à enquêter sur ce sujet, j'ai été frappée par un chiffre : la grande majorité des études épidémiologiques historiques ont été menées sur des hommes. Les femmes ont été ajoutées après coup, comme une variable de contrôle. Résultat : on connaît mal les effets spécifiques des perturbateurs endocriniens sur le cycle hormonal, la fertilité, la grossesse.
Il y a un silence particulier autour de l'allaitement. Une agricultrice qui allaite et qui manipule des pesticides sans protection adéquate transmet des résidus à son enfant. On n'en parle pas. La honte, la peur d'être jugée, la pression économique : tout pousse au mutisme.
Les risques spécifiques pour la santé reproductive
Les pesticides sont conçus pour tuer des organismes vivants. Dire qu'ils n'ont aucun effet sur les hormones féminines relève de la croyance, pas de la science. En pratique, j'ai vu des femmes diagnostiquées avec des troubles de la fertilité après des années d'exposition directe, sans que le lien avec leur activité professionnelle soit jamais établi par leur médecin traitant.
Le problème ? Personne ne pose les bonnes questions lors des consultations. On vous demande si vous fumez, pas si vous avez manipulé du glyphosate pendant vos trois dernières grossesses.
Loi Duplomb : que dit le texte, que disent les agriculteurs ?
La loi Duplomb, votée pour encadrer l'usage des pesticides, a un objectif louable : protéger les travailleurs agricoles. Mais les agriculteurs et agricultrices que je rencontre sur le terrain émettent des réserves.
D'abord, une question de faisabilité. Le texte impose des distances de sécurité et des restrictions d'usage, mais qui contrôle réellement leur application dans les petites exploitations ? La réponse est simple : presque personne.
Ensuite, une question d'équité. Les femmes qui travaillent dans les vignes ou les serres restent souvent dans une position précaire, sans statut clair, sans représentation syndicale. La loi existe sur le papier. Sur le terrain, elle se heurte à une culture du silence.
Les agriculteurs eux-mêmes le reconnaissent : beaucoup d'entre eux n'osent pas déclarer un incident d'exposition par crainte de représailles ou de complications administratives. Et les agricultrices, particulièrement dans les exploitations familiales où leur statut est celui de "conjointe collaboratrice", sont les grandes oubliées du dispositif.
Ce que la loi ne dit pas
Elle ne dit rien des EPI (équipements de protection individuelle) inadaptés. Elle ne dit rien des EPI (équipements de protection individuelle) conçus, testés et dimensionnés pour des corps masculins. Elle ne dit rien des gants trop larges qui réduisent la dextérité, des combinaisons qui s'ouvrent au niveau de la poitrine, des masques qui fuient sur les visages plus fins.
J'ai vu une agricultrice en larmes après avoir dû porter une combinaison trois tailles au-dessus de la sienne pendant toute une journée de traitement. Elle avait des brûlures aux poignets, là où les manches frottaient. Et elle culpabilisait de ne pas être "assez professionnelle".
Quelles actions pour sensibiliser aux droits des femmes dans l'agriculture ?
Renforcer l'application des lois et des plans d'action relatifs aux violences faites aux femmes — y compris les violences environnementales — passe par une collecte et une analyse de données genrées. Nous ne pouvons pas protéger ce que nous ne mesurons pas.
Quand j'anime des formations dans des lycées agricoles, je pose une question simple : « Combien d'entre vous ont déjà vu une affiche de prévention montrant une femme en tenue de protection ? » Presque toujours, le silence. Les supports de communication existants présentent des hommes, en bleu de travail, debout dans un champ.
Des actions concrètes et réalistes
- Mener des campagnes de dépistage ciblées dans les zones viticoles et maraîchères.
- Former les médecins du travail aux spécificités féminines de l'exposition.
- Développer des EPI spécifiquement conçus pour les morphologies féminines.
- Créer des groupes de parole entre agricultrices pour briser l'isolement.
- Rendre les institutions plus efficaces, transparentes et responsables dans le traitement des signalements d'exposition.
Ce dernier point est fondamental. Une femme qui signale une exposition doit être prise au sérieux, pas découragée par des démarches administratives interminables.
Alternatives aux pesticides : l'agroécologie comme refuge
J'ai accompagné une exploitation maraîchère en conversion vers l'agroécologie. En trois ans, la gérante a vu ses problèmes de peau disparaître, ses migraines s'espacer. Elle n'a pas changé son alimentation, ni son sommeil. Elle a simplement arrêté de respirer des molécules toxiques six heures par jour.
Le biocontrôle, les préparations naturelles, la rotation des cultures : les alternatives existent. Elles demandent du travail, de la formation, et un accompagnement financier que toutes les exploitations n'ont pas.
Mon avis, et je l'assume : la protection individuelle ne suffira jamais. Elle est nécessaire, mais insuffisante. Le vrai changement passe par une réduction drastique de l'usage des pesticides à la source.
Certaines cultures exigent encore des traitements. Mais la proportion de celles qui pourraient s'en passer avec une bonne gestion agronomique est bien plus élevée qu'on ne le prétend.
Ce que nous devons changer maintenant
Protéger les femmes face aux pesticides agricoles, ce n'est pas seulement leur fournir des gants à leur taille. C'est reconnaître qu'elles ont des besoins spécifiques, que leur santé reproductive mérite une attention particulière, et que le silence qui entoure ces questions est une forme de violence.
Les agricultrices sont les gardiennes silencieuses de notre alimentation. Elles méritent mieux qu'un équipement bricolé et des statistiques invisibles.
La prochaine fois que vous croiserez une femme dans un champ, posez-vous cette question : qui la protège, elle ? Et pourquoi personne ne l'a demandé avant ?